HPI / multi-potentiels : pourquoi douter de soi, même et surtout quand on est compétent ?

Il semble logique de penser que la compétence et l’expérience produisent naturellement la confiance en soi et un sentiment de légitimité. C’est d’ailleurs un des piliers de la théorie sur le « sentiment d’auto-efficacité » du psychologue américain Albert Bandura (*).

Chez les profils HPI / multi-potentiels, c’est curieusement le contraire : le doute ne disparaît pas avec la compétence, il a même tendance à augmenter avec elle. Ce paradoxe est souvent incompris par l’entourage professionnel, et surtout il conduit les personnes concernées à se dévaloriser, parfois à adopter des tactiques d’autosabotage, et in fine a des impacts délétères sur leur carrière professionnelle.

Comment ce mécanisme se manifeste-t-il concrètement ? Pourquoi les profils HPI sont-ils particulièrement concernés ? Quels impacts dans leur vie professionnelle ? Et surtout, comment sortir du doute permanent, sans renier leurs valeurs d’humilité et de simplicité ? C’est ce que j’explore dans cet article.

(*) La subtilité étant que, pour que nos expériences de maitrise aient un impact positif sur notre confiance en nous, il nous faut d’abord prendre conscience de la réalité de ces expériences.

Comment ce doute se manifeste-t-il concrètement chez les HPI / multi-potentiels ?

Le doute chez les profils HPI ne prend pas toujours une forme visible. Ils paraissent en effet souvent compétents, exigeants, engagés et motivés, et autonomes, et ce car ils souhaitent en permanence donner une image positive d’eux-mêmes. Mais intérieurement, leur dialogue mental est beaucoup plus instable.

Cela peut se traduire par :

  • Réussir un projet complexe, une mission difficile, et focaliser immédiatement son attention sur ce tout ce qui n’a pas fonctionné, ce qui aurait pu être mieux fait
  • Avoir tendance à minimiser les retours très positifs qu’ils ont reçus dans ce cadre
  • Avoir tendance à minimiser leur propre responsabilité dans la réussite, et considérer que cette réussite est liée aux autres, ou à la chance
  • Avoir un sentiment secret mais récurrent d’être forcément « démasqué » un jour comme un imposteur sur son sujet d’expertise
  • Remettre sans arrêt en question leurs capacités
  • Solliciter des missions toujours plus complexes, tout en avouant craindre de ne pas être à la hauteur

Et chaque nouvelle responsabilité, chaque montée en compétence, chaque progression professionnelle crée paradoxalement de nouvelles raisons de douter.

Pourquoi les HPI sont-ils concernés par ce doute permanent ?

Ce paradoxe du doute permanent, alors même qu’ils sont très compétents, est lié à plusieurs mécanismes cognitifs et émotionnels spécifiques.

Un niveau d’exigence extrêmement élevé

Les HPI fonctionnent avec des standards d’exigences très supérieurs à la moyenne. Et ils passent beaucoup de temps à comparer leurs performances :

  • Aux performances des autres
  • A ce qu’ils croient que les autres attendent d’eux-mêmes
  • A une version idéalisée d’eux-mêmes,
  • ou même à une forme de perfection inatteignable.

Dans ces conditions, même un très bon résultat peut être vécu comme incomplet, insuffisant, ou pas au niveau. Et de plus, leur niveau d’exigence évolue constamment avec leurs progrès, ce qui fait qu’ils partent toujours « perdants ».

Une conscience plus aigüe de la complexité des situations

Plus ils développent de compétences dans un domaine, plus ils perçoivent les nuances, leurs propres limites dans ce domaine, les nouvelles variables qui étaient jusque-là invisibles, et donc de nouvelles compétences qu’ils ne maîtrisent pas encore.

Autrement dit, la compétence augmente leur conscience de la complexité réelle des sujets, et donc réduit leur sentiment de maîtrise.

A l’inverse des personnes moins expertes, qui peuvent ressentir rapidement de la certitude, car ils ont une vision incomplète de leur champ de compétence potentiel, à l’image de l’effet Dunning Kruger.

Cette lucidité exceptionnelle constitue certes une force, mais elle fragilise aussi le sentiment de maîtrise, et renforce le doute.

Le doute et la remise en cause comme une philosophie de vie

Plus globalement, le doute est une véritable philosophie de vie chez les HPI, à l’image du scientifique qui passe son temps à douter de ses théories, afin de les rendre encore plus solides et robustes à l’épreuve de nouvelles expériences.

Ils aiment apprendre en permanence, et donc se remettre en cause est une seconde nature chez eux. Mais cette remise en cause peut, à l’image de leur cerveau, devenir envahissante.

Des biais cognitifs concernant leurs propres aptitudes

Découlant de cette remise en cause permanente, et cet irrépressible besoin d’apprendre, ils portent une attention très élevée à tout ce qui ne va pas, ce qui doit être amélioré, les incohérences à régler, et minimisent tout ce qui va bien, tout ce qui est réussi.

Ils portent aussi une attention très élevée aux remarques négatives (*), et occultent très vite toutes les positives, ce qui renforce encore ce phénomène.

On parle dans ce cas de biais de négativité.

(*) A ce sujet, il faut aussi ajouter que, du fait de leurs différences, les HPI peuvent souvent vivre l’incompréhension, la jalousie, voire le rejet de la part de leurs collègues. Et ce rejet est d’abord vécu comme une preuve supplémentaire de leur manque de compétence.

Ils ont aussi un biais d’attribution de leurs réussites et échecs : ils ont tendance à s’attribuer 100% de leurs échecs, et 0% de leurs réussites, l’inverse du biais d’auto-complaisance.

Dans le même ordre d’idées, ils considèrent que tout ce qui leur semble facile et rapide à réaliser ne peut pas être reconnu comme émanant d’une véritable compétence, dans une logique de banalisation de leur valeur ajoutée. Or ils sont souvent amenés à faire ce constat de facilité et de rapidité.

C’est à cause de ces biais cognitifs que les HPI ne perçoivent par leurs expériences de maîtrise comme telles, et qu’elles n’ont pas d’impact sur leur sentiment de confiance, comme l’exprime Albert Bandura dans sa théorie sur l’auto-efficacité.

De plus, tous ces biais sont le plus souvent inconscients, et même quand on leur explique qu’ils ont ces biais, ils estiment que les prendre en considération serait pour eux un prétexte de facilité et de fainéantise !

Un manque d’estime de soi

Enfin, chez de nombreux HPI, l’estime de soi est un vrai problème. Là encore, le rejet des autres, très tôt dans leur vie, leur haut niveau d’exigence, et parfois celui de leur entourage familial, mais aussi la façon dont ils peinent à s’interfacer efficacement au monde, et enfin leurs réactions émotionnelles comme la colère, sont autant de facteurs qui influent dans ce domaine.

Et le manque d’estime de soi influe sur la confiance en soi, et alimente le doute, dans un cercle vicieux très inconscient, là encore.

Pourquoi ce doute est-il souvent invisible pour l’entourage, et quels impacts de cette invisibilité ?

Ce doute est très souvent invisibilisé pour plusieurs raisons :

  • Ils ne veulent pas donner une image négative d’eux-mêmes, et jouent donc souvent un rôle consistant à donner le change, à donner le sentiment qu’ils peuvent faire, même si ce doute les ronge intérieurement
  • Plus globalement, ils sont le plus souvent dans une attitude de sur-adaptation aux autres, pour tenter de leur ressembler même s’ils sont fondamentalement différents dans leurs modes de fonctionnement
  • Ils peuvent aussi avoir parfois une attitude arrogante, comme je l’explique dans cet autre article, ce qui alimente chez les autres la pensée que ce doute ne serait qu’une façade chez les HPI
  • Ce doute est aussi invisible tout simplement car il n’est pas logique : comme leurs résultats sont ceux de personnes compétentes et fiables, on ne peut pas imaginer un seul instant qu’ils soient dans le doute.

Et cette invisibilité de ce doute intérieur aux yeux des autres crée une incompréhension, des quiproquos, et une croyance que les HPI adoptent cette tactique pour mieux prendre le pouvoir sur leurs collègues.

Quelles conséquences ce doute produit-il pour eux-mêmes ?

Une sous-exposition et sous-valorisation professionnelle

C’est la première conséquence, et sans doute la plus importante : alors même qu’ils auraient la possibilité de prendre plus de responsabilités, de grimper dans la hiérarchie, leurs doutes font qu’on ne les reconnait pas à leur juste valeur.

D’ailleurs, eux-mêmes sont les premiers à confirmer d’une certaine façon qu’ils n’ont pas le niveau pour atteindre tel type de poste, pour prendre plus de responsabilité, ou pour manager une équipe. Ils se sentent des imposteurs, mêmes quand ils maîtrisent parfaitement leur poste !

Cela se traduit aussi par le fait de ne pas savoir « sen vendre » auprès d leur hiérarchie, ou alors de le faire de façon maladroite parce qu’ils ont accumulé trop de frustration à ce sujet.

De fortes émotions négatives

La sous-exploitation professionnelle, le fait que la personne concernée ait le sentiment d’avoir une mission, des responsabilités, bien inférieures à ce qu’il pourrait faire, génère un sentiment de frustration récurrent, qui est renforcée par l’incompréhension de son entourage.

Et cette frustration génère de puissantes émotions négatives : tristesse, mais aussi et surtout agacement et colère.

  • Si ces émotions sont exprimées, elles ont un impact négatif sur la perception qu’on a de ce collaborateur (« il ne sait pas se maitriser » …), et donc sur sa carrière
  • Et si ces émotions sont tues et refoulées, l’impact est alors plus insidieux et plus tard, sur la santé physique, morale, et psychologique.

Une fatigue mentale, morale, et psychologique

Le cerveau reste constamment en vigilance pour se préparer, s’améliorer, anticiper, vérifier, corriger, afin de ne pas prêter le flanc à une critique et atteindre les résultats (souvent bien plus élevés que ceux attendus).

De plus, le cerveau des HPI surveille en permanence les réactions des autres, de la hiérarchie : « ai-je bien fait tout ce qu’il fallait, comme il le fallait » ? « Leurs paroles positives ne cachent-elles pas en réalité pas des pensées négatives à mon égard ? »

Toute ces activités mentales permanentes consomment énormément d’énergie, et conduisent à l’épuisement.

Cet épuisement est d’abord physique, mais il s’étend progressivement au plan moral et psychologique.

Une difficulté à ressentir la satisfaction, une tendance dépressive

L’insatisfaction permanente de leurs résultats les conduit à une réelle difficulté à savourer leur travail, à percevoir le sentiment d’accomplissement, si important pour être heureux au travail.

Cela peut parfois se traduire par des tendances dépressives.

Le plaisir lié à l’accomplissement reste alors souvent très fugace.

Une difficulté dans le travail en équipe et la délégation

Dans le cas de managers HPI, ou même d’équipiers au sein de projets, ce doute permanent envers eux-mêmes peut les amener aussi à manquer de confiance en les autres, surtout quand le travail des autres contribue directement à laz réussite de leurs propres objectifs.

Cela peut donc se traduire par de réelles difficultés au travail en équipe, et dans la délégation, alors même qu’ils ont parallèlement une grande sensibilité et appétence pour cette intelligence collective.

Un profond sentiment de solitude

Le fait que ce doute soit invisible et non perçu par les autre crée de plus un sentiment d’isolement au sein de l’entreprise et de l’équipe. Et ce sentiment impacte à la fois la capacité à travailler en équipe, la communication, et à terme l’état de santé morale et psychologique du HPI concerné.

Comment sortir progressivement de ce doute permanent sans renier ses valeurs ?

Prendre conscience de ses modes de fonctionnement particuliers / différents

  • Une lucidité élevée, une conscience de la complexité
  • Une exigence forte, un rapport perfectionniste à soi-même
  • Des biais cognitifs
  • Un besoin fort d’apprendre et de se remettre en cause
  • Un manque d’estime de soi
  • Et une grande sensibilité

Apprendre à assumer pleinement ces différences, et sortir du « déni »

Cela peut sembler paradoxal, mais assumer ces différences permet d’en prendre mieux conscience, et de ne plus en être dépendant. C’est une phase essentielle de l’accompagnement du HPI qui doute.

Mais la difficulté de ce travail réside dans le fait qu’assumer ses différences vient à l’encontre de deux réflexes auto-protecteurs :

  • Le besoin d’être accepté, aimé, intégré par les autres
  • Et assumer d’être différent serait perçu comme clivant et arrogant

De plus, ils ont horreur d’être « mis dans une case », cela renforce encore plus ce déni de différence.

C’est pour ces raisons que ce travail ne peut pas être mené seul.e.

Apprendre à ré-objectiver ses compétences et ses perceptions

C’est seulement une fois cette étape de l’intégration de sa différence réalisée, que l’on peut adopter un regard plus objectif sur :

  • Ses compétences réelles
  • Ses résultats obtenus
  • Les perceptions de soi par autrui et par soi-même
  • Ses aptitudes à prendre telle ou telle responsabilité.

Prendre conscience que ses différences ne sont pas antagonistes avec ses valeurs

Ces fausses croyances sur le HPI d’une forme de « supériorité en intelligence » (selon moi, le HPI ne révèle qu’une différence cognitive, et la notion d’intelligence est bien plus subtile que ce simple test de QI) viennent bousculer les valeurs d’humilité et de simplicité, très présentes chez ces profils. Et ces valeurs les mettent donc très mal à l’aise à l’idée d’être HPI ou même multipotentiels.

Travailler ses émotions

Il ne s’agit surtout pas de devenir moins sensible, ce ne serait pas possible. Mais de prendre conscience de cette sur-sensibilité pour apprendre à en faire une force, et non plus un handicap.

Par exemple d’apprendre à prendre conscience que nos émotions ont quelque chose de très important à nous apprendre, et qu’il est inutile de les juger négativement.

Là encore, ce travail sur les émotions ne peut se faire seul.e.

Travailler son estime de soi

Comme je l’évoque dans cet article, l’estime de soi est centrale pour les HPI. Elle est à la fois la cause, et la conséquence de leurs difficultés professionnelles, dont celle liée au doute.

Et là aussi, travailler son estime de soi n’est pas simple, car on a en permanence une petite voix qui nous dit « mais pour qui tu te prends à vouloir être plus fort que tu ne crois ? », ou encore « il ne faut pas surestimer tes capacités, tu vas le regretter un jour …».

Pour aller plus loin

Si ce sujet du doute permanent résonne en vous, et plus généralement les difficultés de légitimité ou de confiance en vous, je vous propose d’explorer ce sujet plus en profondeur lors de mon prochain webinaire gratuit dédié aux HPI et multi-potentiels, le mardi 7 juillet 2026 à 18h30.

C’est aussi un des thèmes abordé dans ma formation-action Masterclass HPI.

Cyril Barbé

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