Sortir de notre société de l’immédiateté

Une société de l’immédiateté : quels impacts ? Comment en sortir ?

En juin 2019 je partageais avec vous ce thème de notre rapport au temps, dans une société en accélération, comme l’a très bien écrit Hartmut Rosa dans son excellent ouvrage éponyme. Il y décrit notamment le rôle de la monétisation de notre temps, depuis le début de l’ère industrielle. Ceci est très bien expliqué dans un documentaire d’Arte, tout aussi excellent, réalisé par Cosima Dannoritzer et diffusé en octobre dernier, nommé « le temps c’est de l’argent ».

Le rôle de la technologie

Il y décrit également le rôle de la technologie. Nous lui vouons en effet depuis quelques décennies une passion immodérée, considérant au passage de façon plus ou moins implicite que la technologie est nécessairement synonyme de progrès, ce qui se discute largement. C’est, il est vrai, ce progrès technologique qui nous a permis de gagner énormément de temps.

Le temps des transports tout d’abord, avec l’avènement du chemin de fer, des véhicules à moteur, puis de l’aviation. Le temps des communications avec le télégraphe, le téléphone, et plus récemment internet couplé aux communications satellites grâce à l’exploration spatiale.

Nous avons gagné du temps dans nos vies personnelles : les équipements électroménagers nous ayant économisé de longues heures de lavage du linge ou des sols, ou de préparation des aliments, entre autres.

Les ordinateurs et les logiciels quant à eux nous ont permis d’écrire et modifier très facilement des documents, de réaliser des tableaux de calcul complexes et dynamiques, de créer et traiter des bases de données, que ce soit au travail ou à la maison, et ce à des vitesses toujours plus vertigineuses.

Le paradoxe du temps

Malgré tout ce temps gagné, nous avons encore plus le sentiment de manquer de temps qu’avant l’avènement de tous ces progrès, c’est un des paradoxes actuels du temps. Ce qui est sûr en revanche, c’est que cette accélération nous a entraîné vers une société de l’immédiateté.

Plus encore, plus nous cherchons à aller vite, plus cette vitesse nous rattrape : l’Homme a créé l’ordinateur pour le suppléer, mais l’IA – Intelligence Artificielle est sur le point de le dépasser, il doit donc aller encore plus vite pour éviter de se faire dépasser par sa “créature”, c’est un véritable cercle vicieux.

Les télécommunications ont rendu quasi simultanées l’émission et la réception de l’information : l’éloignement spatial (têlé signifie « au loin » en grec ancien) est annulé par la simultanéité temporelle. Le délai n’existe plus, et c’est cet état d’immédiateté du monde des télécommunications qui a ensuite fait référence pour juger de tous les autres délais de la vie, qui nous apparaissent désormais insupportables.

Nous ne pouvons plus accepter un ordinateur qui mets plus d’une minute à démarrer, à s’éteindre, ou encore à ouvrir une page internet, quelles qu’en soient les raisons. Pourtant qu’est-ce qu’une minute à l’échelle de notre vie ?

Nous ne supportons plus les personnes qui ne nous répondent pas dans l’instant. Une seconde de silence et de réflexion, et notre cerveau vagabonde déjà de mille pensées imaginaires : mais pourquoi met-il autant de temps à me répondre ? C’est louche, ça cache quelque chose ! Il est sourd ? Si par cas ce silence se prolonge au-delà de 3 secondes, nous occupons immédiatement ce vide sonore pour reprendre le fil de notre pensée, répondre à la place de notre interlocuteur, ou le bombarder de nouvelles questions.

Les débats télévisés sont en cela une caricature, tant les différents interlocuteurs sont obligés de se battre pour en placer une. Même de façon ultra policée, chacun cherche le moindre interstice au sein d’une phrase de celui qui s’exprime, pour pouvoir prendre la parole à son tour. D’ailleurs les personnes parlent de plus en plus vite, pour réussir à placer ce qu’ils ont à dire en moins de temps, comme si leur vie en dépendait. Des études récentes ont montré que ce débit de parole est en constante augmentation chez la population, en particulier chez les jeunes.

Nous voulons tout et tout de suite, et avons ainsi progressivement perdu notre capacité de patience au fil des années, que ce soit dans la sphère professionnelle ou privée. Nous cherchons en quelque sorte à annihiler le temps, à en supprimer les contraintes, et tuer tous les temps d’attentes, dans l’esprit de cette image.

Le numérique comme facteur additionnel

Le smartphone est l’icône suprême de cette immédiateté : dans la même minute, je peux découvrir un objet qui me plait dans la rue (vêtement, article high-tech, …), le photographier, le faire identifier par un outil de reconnaissance visuelle, le trouver dans une boutique en ligne, l’acheter, et presque, me l’être fait livrer ! Quand on voit ce que sont prêtes à payer certaines personnes pour se faire livrer en moins de 2 heures plutôt que le lendemain ou encore dans 4 jours, on se dit vraiment que le temps c’est de l’argent. Pourtant la vie de ces personnes ne va pas changer durant ces 4 jours sans l’objet convoité.

Bien sûr, ne vous y méprenez pas, cette vitesse apporte des tas d’avantages : voir le chemin le plus rapide d’un point à un autre, que ce soit à pied, en transports en commun, en voiture, trouver un covoiturage qui va économiser tout à la fois mon argent et la planète, trouver de quoi voyager et m’héberger pour pas cher, que ce soit pour mes études ou mes loisirs, reconnaître cette sublime chanson qui me fait vibrer, …

Quelles sont les conséquences de cette accoutumance à l’immédiateté ?

D’abord comme je le soulignais plus haut, nous avons perdu en capacité de patience. Or c’est une qualité essentielle dans bien des domaines : d’abord parce que nous ne pouvons toujours maîtriser nos temps d’attente, et qu’elle nous permettra de mieux les vivre, sans stress. Elle permet aussi de développer la persévérance, une qualité de plus en plus demandée en environnement complexe. Elle permet d’être plus tolérant face aux défauts, aux défaillances, voire aux différences des autres.

Encore plus intéressant, la patience nous aide dans le processus d’apprentissage, qui nécessite des efforts de longue haleine. Enfin elle nous ouvre des portes en nous incitant à mieux observer ce qui se passe autour de nous.

Ensuite, cette tendance à vouloir dans l’immédiateté contrecarre notre capacité naturelle d’écoute, qui elle aussi, est une compétence clé de ce siècle. La capacité d’écoute est en effet la compétence professionnelle la plus demandée actuellement, tous métiers confondus. Dans le monde du commerce, elle est sans doute la plus importante ; dans un contexte où seule l’intelligence collective peut répondre à nos défis de plus en plus complexes, l’écoute est là aussi clé.

Dans certains cas, cette immédiateté conduit même à une sur-simplification : à vouloir aller trop vite, on oublie une grande partie des aspects du sujet traité, et la solution que l’on imagine est inadaptée.

Il y aussi cet effet zapping, constaté depuis une décennie : le remplacement aussi rapide que possible des objets d’attention et de désir, avec un effet de surenchère qui relève quasiment de la surexcitation maniaque. Nous nous lassons toujours plus vite de notre dernier smartphone, de nos dernières chaussures, dans une logique de fétichisation de la nouveauté. Nous nous lassons très vite d’une vidéo (qui doit toujours être plus courte, au risque d’être complètement vidée de son sens), d’un enseignant en cours, mêmes des conseils d’un parent, et encore plus d’un chef ou d’un employeur qui ne nous convient plus, et pour finir, d’un compagnon de vie qui n’est plus assez à notre goût.

Un autre impact plus insidieux encore : cette contrainte du temps nécessaire pour arriver à nos fins est aussi celle qui nous incite à l’imaginaire et à la créativité. Supprimer cette contrainte revient donc à détruire à petit feu notre capacité d’imagination et de créativité, dont on sait à quels points elles sont essentielles à la réussite future, tant scolaire que professionnelle.

A ce sujet, une étude récente menée dans les prisons françaises a montré que ce n’était pas la prolifération fantasmatique qui entraînait les crimes les plus violents, mais au contraire la pauvreté de ce cette capacité d’élaboration fantasmatique qui débouchait sur le passage à l’acte. La culture moderne de l’immédiateté n’est certes pas à l’origine des actes de violence, mais elle ne pourra donc, à l’avenir, que les exacerber.

On l’a vu donc, cette immédiateté ne peut faire notre bonheur. Elle a plutôt un effet « gueule de bois », bien connu des joueurs ayant gagné de grosses sommes au loto, dont le niveau de bonheur est revenu au même niveau qu’avant leur gain, au maximum au boit de 6 mois. Il y va donc d’un enjeu encore plus important pour nos vies.

Que faire pour éviter les effets délétères de cette tendance à l’immédiateté ?

Même si ces effets ne se font pas sentir chez tout le monde, c’est une tendance lourde qui augmente au sein de la population chaque jour. Et si vous vous sentez aujourd’hui juste un petit peu concerné, par exemple uniquement devant votre ordinateur, il y a des risques de contamination, en perdant progressivement patience dans d’autres contextes.

Quelques idées pour contrecarrer cette tendance :

  • Développez votre patience en sachant mieux observer autour de vous et en vous-même : la pratique de la pleine conscience ou mindfulness est un excellent exercice pour cela, et permet de plus de doper votre santé et renforcer durablement vos capacités cognitives.
  • Développez votre capacité d’écoute active, en vous entraînant à la fois au silence, à la reformulation (pour bien comprendre ce qui vous a été dit), et le questionnement ouvert (CQQCOQPP).
  • Développez votre capacité à résister à la gratification différée : une étude célèbre menée entre 1972 et 1982 par le psychologue américain Walter Mischel grâce au fameux « test du chamallow » a montré que cette capacité chez les jeunes présentait une forte corrélation avec la réussite future de ces jeunes dans la vie.
  • Planifiez vous des périodes de déconnexion : vacances, weekend, ou même une demi-journée de travail, sans PC, smartphone, sans télévision ni connexion internet. Vous redécouvrirez une incroyable quantité de choses possibles à faire tout aussi passionnantes et enrichissantes.
  • Développez un esprit plus positif : la psychologie positive, science dite du fonctionnement optimal de l’être humain, montre depuis 20 ans que les personnes plus positives ont aussi un rapport au temps plus serin et épanoui, sont plus résilientes et plus heureuses dans la vie. La bonne nouvelle est que ces capacités s’apprennent, tout comme les langues ou la musique.
  • Considérez que le temps que vous accordez aux autres est aussi celui qui vous semblera le plus rempli, le plus durablement épanouissant : la connexion aux autres est en effet une des activités les plus motivantes et les plus ressourçantes des êtres humains.
  • Ne prenez plus votre temps comme un réservoir à remplir avec plein de choses pour votre vie, ou comme une quête permanente d’un bonheur insaisissable ; considérez au contraire pour chaque instant de votre vie, que vous avez toujours le choix dans la façon de l’occuper, et qu’il y aura peut-être une bonne surprise à découvrir que vous n’attendez pas. Ce sont les cadeaux que l’on n’a pas commandés qui font souvent le plus plaisir, notamment parce qu’ils véhiculent une connexion avec celui qui vous l’a offert.

Si ces sujets vous intéressent, je vous recommande d’aller faire un tour sur la page de la formation FEPS que j’anime en 4 jours, et qui sera, entre autres, une réponse à certains de ces conseils.

Cyril Barbé