Repenser l’évaluation pour une meilleure performance ?

Notre société de consommateurs est aussi celle de l’évaluation partout et tout le temps, particulièrement avec la montée en puissance du numérique et des sites de ventes en ligne ou des sites collaboratifs, qui font de cette évaluation des prestataires et des clients une arme absolue. Que ce soit sur Amazon, LeBonCoin, Blablacar, ou LaFourchette, nous évaluons tout : l’auteur, le livre, le fournisseur du livre, le logisticien, le conducteur, le passager, les cuisiniers, les serveurs, et même parfois les autres clients du restaurant …

Comme tout devient plus facile et plus rapide avec internet, nous devenons des clients de plus en plus exigeants, ce qui a pour conséquence une dégradation globale des évaluations. Même en connaissant ce biais, à titre personnel j’ai tendance à ne retenir sur LaFourchette que les restaurants notés au dessus de 9 sur 10, contribuant ainsi à ce perfectionnisme ambiant.

Dans le monde éducatif où j’interviens très régulièrement, que ce soit en primaire, collège, lycée, enseignement supérieur, ou pour des formations professionnelles, je constate que cette question de l’évaluation est encore plus sensible. En effet c’est un des seuls moyens qu’ont les enseignants – formateurs pour évaluer la progression de leurs apprenants, et donc pour évaluer la qualité de leur propre travail pédagogique.

Pour quelles raisons ? Tout comme la majorité d’entre-nous, les enseignants sont soumis à ce biais négatif, qui tend à nous faire voir en premier lieu ce qui ne va pas. Dans leur cas, ce biais négatif leur permet d’être plus performant et plus rapide dans leur travail d’évaluation, et est devenu une “seconde nature” un peu omniprésente. Ce biais négatif fait que leur évaluation qualitative va plus se focaliser sur ce qui ne va pas (les points à améliorer pourrait-on dire de façon plus positive), que sur tout ce qui est bien fait. Or les études le montrent, on accepte plus facilement la critique négative dès lors que l’on a préalablement reçu des mêmes évaluateurs des critiques positives. Il y aurait même un ratio idéal entre critique positive et négative : de l’ordre de 3 pour 1 (ratio certes controversé). Le fait que certains enseignants ne soient pas dans ce ratio conduit leurs élèves à un découragement, lent mais certain. Or ce découragement est une des causes de la démotivation en milieu scolaire, et par conséquent de baisses des performances, voire de décrochages.

Certains me feront la remarque, que si l’on accord trop d’importance à ce qui est bien fait, notamment quand cette partie est minoritaire par rapport aux erreurs, alors c’est un encouragement à la médiocrité. A ceci je répondrai plusieurs choses :

  • d’abord ce n’est pas parce que l’on souligne ce qui est positif d’abord que l’on oublie les progrès à réaliser, ou que l’on évite d’en parler
  • ensuite, ce n’est pas en donnant à un élève une liste de 10 progrès à faire (ou 10 erreurs à corriger) qu’il va s’atteler à la totalité d’entre eux. Aucun enfant, ou même adulte, n’est capable de recevoir 10 objectifs de progrès à la fois et encore moins de les prendre en compte. Il faut savoir se fixer des objectifs SMART : ambitieux certes, mais atteignables.
  • enfin, ce n’est pas parce que l’on pense au positif que l’on baisse son niveau d’exigence. D’ailleurs un haut niveau d’exigence de l’enseignant est un facteur important de motivation de ses élèves, et d’engagement dans l’effort. Mais à l’enseignant d’aider chacun à se définir le bon niveau d’effort.

Comment faire évoluer l’évaluation pour la rendre plus performante ?

1. Éviter l’effet couperet de la note : même avec une attitude bienveillante, l’élève aura une tendance naturelle à considérer une mauvaise note comme un preuve de son incapacité à progresser. Plus encore, cela renforce l’idée chez lui l’idée que l’échec est à bannir, alors qu’il est en réalité constitutif du processus d’apprentissage, comme l’ont démontré les sciences cognitives. Une solution ? Communiquer sur les points réussis et les points à améliorer, sans donner de note, celles-ci étant à réserver pour une phase où les élèves ont tous globalement acquis les connaissances nécessaires. Communiquer sur les progrès accomplis (le chemin) plutôt que sur les résultats (le but).

2. Éviter l’effet classant stigmatisant : nous pensons tous à l’effet d’émulation du classement, mais cet effet est compensé par d’autres effets négatifs. D’abord le fait de rendre les notes publiques devant toute la classe stigmatise tous ceux qui ne sont pas dans le peloton de tête, et encore plus ceux qui ont les moins bonnes notes, surtout si les copies sont rendues dans l’ordre décroissant des notes. Pour préserver un minimum d’estime de soi, les élèves mal classés n’ont d’autre choix que de mettre en place des mécanismes de contournement : « je n’ai pas travaillé », « je n’aime pas cette matière », ou encore « je me fiche des notes », ce dont ils finissent d’ailleurs par se persuader. L’autre conséquence, c’est de créer une course à la performance dès le plus jeune âge, qui perdurera tout au long de sa scolarité, où l’on apprend que réussir passe non pas par le fait d’apprendre et de progresser, mais par le fait d’être meilleur que les autres, avec les conséquences que vous pouvez imaginer sur l’individualisme. Une solution ? lorsqu’il y a des notes, éviter de les communiquer de façon publique, et savoir valoriser toutes les réussites de ceux qui ont les plus faibles.

3. Éviter l’effet unidimensionnel des notes. Albert Jacquard disait « La seule justification de l’unidimensionnalité [des notes], c’est de hiérarchiser ». Or un élève qui a 9,8/20 de moyenne conclura une chose, qu’il est “en dessous de la moyenne”. Cette moyenne, élevée ou basse, lui servira à identifier tout au long de sa scolarité la place qui est lui est reconnue au sein de l’école, et à terme au sein de la société, et lui servira de support à son identité. Une solution ?  Limiter les notes unidimensionnelles aux seuls examens essentiels à l’orientation tels que le Brevet ou le Baccalauréat ; le reste du temps, pratiquer l’évaluation qualitative (commentaires argumentés sur ce qui est bien fait et ce qui reste à acquérir).

4. Éviter le langage simpliste et impropre des “bons élèves” et “mauvais élèves”. Carol Dweck un psychologue américaine a montré que la capacité à progresser dans un domaine chez un élève est lié surtout à ce qu’elle appelle son état d’esprit (mindset), plus qu’à son niveau initial. État d’esprit fixe, je considère que chacun dispose d’un niveau dès le départ, qui dépend de son ‘intelligence”, et que le travail n’a pas d’influence sur ce niveau initial. État d’esprit flexible, je considère que je peux encore progresser si je fournis suffisamment d’efforts, ce quel que soit mon niveau de départ et mon niveau actuel. Une solution ? Parler de cet état d’esprit aux élèves, savoir encourager les efforts, ne jamais considérer qu’un élève a atteint son maximum, toujours croire dans ses capacités à progresser, pratiquer un enseignement personnalisé (via des méthodes telles que la pédagogie inversée ou la pédagogie entre pairs), savoir valoriser les différentes formes d’intelligence et pas que les logico-mathématiques et linguistiques.

5. Pratiquer l’évaluation entre pairs, et l’auto-évaluation : contrairement à une idée reçue solidement ancrée, les élèves sont souvent conscients de leurs lacunes. Le problème vient surtout qu’ils ne mesurent pas toujours bien la quantité de chemin à parcourir, ni la façon d’y arriver. Mais l’auto-évaluation les oblige à avoir une meilleure idée des objectifs visés, et contribue donc au processus d’apprentissage. Dans le cas de l’évaluation entre pairs, très pratiquée sur les MOOCs, elle incite même les meilleurs à se poser la question des critères d’évaluation, et donc à approfondir encore leur niveau de connaissances. Bien entendu cela ne peut s’appliquer en permanence, mais en complément d’une évaluation de l’enseignant.

Quelles conséquences dans le monde professionnel ?

Les habitudes d’évaluation au travail se sont généralisées ces dernières décennies, considérant que ce serait l’outil idéal de mesure de performance, et donc de son amélioration. La réalité est qu’évaluer le travail des Hommes est de plus en plus difficile, subjectif, surtout dans un contexte où la complexité des tâches et des projets impose de plus en plus d’intelligence collective. D’ailleurs comment mesurer la contribution réelle d’une personne au sein d’un collectif ?

Nos pratiques d’évaluation ont des conséquences importantes sur la performance à long terme de tous les individus. Elles ont aussi des effets sur leur propre perception de leur capacités à progresser, comme l’a montré Robert Rosenthal dans les années 1960 avec ce qu’il a appelé l’effet Pygmalion/Golem.

Pratiquer une évaluation plus respectueuse de la motivation, et des capacités de chacun à apprendre et à progresser quel que soit son niveau initial, est donc un facteur de progrès considérable pour tous, et favorise la  solidarité et donc le résultat collectif. C’est vrai pour tous les élèves à l’école, c’est vrai aussi pour les adultes dans le monde professionnel.