Relation

Entrer en relation, être en relations les uns avec les autres, ce sont des expressions courantes de la vie, et en particulier dans nos contextes professionnels. Les relations humaines ce n’est pas juste pour faire joli, on connait aujourd’hui grâce à la recherche scientifique les impacts positifs de relations de qualité sur notre performance cognitive, sur notre santé, et sur notre niveau de bonheur durable entre autres (cf étude longitudinale dite Grant, reprise par Robert Waldinger de Harvard). Nous avons tous pris conscience de l’importance de cette dimension relationnelle durant les 2 mois de confinement.

Mais sait-on encore entrer en relation avec l’autre, et l’entretenir durablement ?

Etant gamin, dire bonjour aux passants – mêmes inconnus – faisait partie des règles évidentes et partagées de politesse. De ce point de vue, on peut dire que les choses ont bien changé. Aujourd’hui je continue à saluer les gens que je croise, du moins ceux qui acceptent de croiser mon regard, ce qui est de plus en plus rare. Je le fais par conviction personnelle, par valeur : la relation est le propre de l’Homme, et constitue pour moi une énergie vitale, si cette relation est saine et équilibrée.

Mais regarder les gens que l’on ne connaît pas dans les yeux n’est pas si simple : beaucoup détournent le regard exprès pour éviter de croiser le nôtre. Loin de moi l’idée de juger ce comportement de fuite. En revanche, une chose est certaine, on n’a peu de chances d’entrer en relation avec l’autre, quel qu’il soit, en adoptant ce type de comportement.

Pourquoi certaines personnes rechignent-elles ainsi à des opportunités d’entrer en relation à l’autre ? Est-ce pour se réfugier dans des relations connues, et donc plus sûres ? Pourquoi les gens vous disent « bonjour, vous allez bien ? » de façon mécanique, sans vraiment attendre de réponse ? Pourquoi certains se réfugient-ils dans un réseau social (pas toujours très social au passage), bien protégés derrière leur écran, qui porte bien son nom pour le coup ? Pourquoi, alors que nous avons de plus en plus d’opportunités de rencontres en tant que citadins, de plus en plus de personnes vivent seules ?

Sans doute parce qu’entrer en relation avec les autres comporte des risques. Le risque de tomber sur une personne peu recommandable, mais ça, en général, on le sait assez vite. Le risque de de ne pas « plaire » à l’autre, car, même si le but n’est pas une relation affective ou amoureuse, qu’on le veuille ou non, nous recherchons plus ou moins inconsciemment un retour positif de l’autre dans la relation que nous engageons, ne serait-ce que pour entretenir un minimum notre propre estime. Le risque d’être déçu par la personne, parce qu’elle nous a donné à voir un jour positif d’elle-même, et qu’elle nous a caché ses faces plus sombres, que nous découvrirons tôt ou tard.

Pourtant, entrer en relation comporte aussi tellement d’opportunités nouvelles, que les risques peuvent sembler bien dérisoires en regard. Il y a une douzaine d’années, en tant que directeur de l’entrepreneuriat à la CCI, j’organisais des sorties à la journées sur des salons parisiens spécialisés, voyage en bus en mode « colonie de vacances » (lever le matin à 4h00, retour le soir vers 22h00), dans le but d’encourager les vocations entrepreneuriales chez les jeunes, en particulier ceux des quartiers défavorisés.

Lors d’une de ces sorties sur le salon du prêt à porter, j’ai demandé à une jeune camerounaise pourquoi elle avait décidé de s’inscrire à cette journée un peu particulière. Celle-ci m’a simplement répondu qu’elle n’avait aucun projet, aucune idée de création, mais qu’elle avait imaginé lors de cette journée faire des rencontres qui pourraient lui être utiles. Je lui ai proposé de s’asseoir dans le bus à côté d’une couturière expérimentée, qui justement cherchait des collaboratrices, et qui lui a proposé un essai chez elle. La jeune fille a fini la journée avec un CDI en poche chez cette couturière, là où toutes ses précédentes tentatives de recrutement avaient échoué jusque là. La promiscuité et le rythme lent du voyage en bus avaient permis cette entrée en relation plus forte, et permis de dépasser les préjugés habituels sur les jeunes, qui plus d’origine étrangère et d’un quartier défavorisé.

« Faire feu de tout bois » est une expression qui selon moi résume bien cet esprit d’ouverture qui qualifiait cette jeune africaine. Sans avoir aucun but, rester ouvert à toute opportunité, mais aussi créer les conditions de ces opportunités. Pourtant aujourd’hui, combien de personnes restreignent volontairement leurs champs d’investigation et d’entrée en relation, juste parce qu’ils estiment que ces champs ou ces personnes ne correspondent pas à leurs attentes, à priori ? Cela me fait penser aussi à tous ces écrits au sujet de la sérendipité, cette capacité à faire « par hasard » des découvertes fructueuses. En réalité, le hasard n’est qu’une façade : la capacité d’observation, et donc d’ouverture au monde qui nous entoure, et la sagacité, sont indispensables à la création de ces opportunités qui nous semblent liées au pur hasard.

Je ne compte plus, personnellement, les rencontres fortuites, même chez le boulanger, qui m’ont conduit tantôt à y rencontrer un ami devenu très proche, tantôt une personne devenue un de mes clients les plus fidèles. Ma vie a ainsi été positivement bouleversée grâce à mon ouverture permanente aux gens que j’ai rencontrés, ou plus exactement les gens à qui j’ai volontairement ouvert la porte à une potentielle rencontre.

Je veux toutefois apporter ici un bémol. Depuis une vingtaine d’années, l’entrepreneuriat est redevenu très à la mode, et avec lui le networking, ou réseautage en français. Toutes les techniques de réseautage qu’on apprend dans les bouquins ou sites à ce propos sont très pertinentes et intéressantes. Mais celles-ci ne seront pas efficaces sans l’authenticité, elles pourraient même être contre-productives. Entrer en contact avec un grand nombre de personnes de façon, là encore, trop mécaniste et productiviste, aura certainement moins d’impact sur votre vie que si vous vous attachez à entrer en relation sincère avec un petit nombre de personnes, en restant vous-mêmes.

A ce sujet, je ne compte plus le nombre de personnes que j’ai rencontrées pendant des années en soirées et autres cocktails à l’époque de mon job à la CCI, qui m’ont un temps donné le sentiment que je disposais d’un carnet relationnel très important. En réalité, une bonne partie de toutes ces personnes ne s’intéressaient à moi que du fait de ma fonction, qui leur permettait de nourrir leurs intérêts. Là encore aucun jugement de valeur, mais cette observation doit bien nous garder de confondre une relation professionnelle de surface, et une relation humaine plus profonde, sur qui l’on peut compter en cas de problème.

Vous pouvez donc accumuler dans votre vie un grand nombre de rencontres, de contacts, que ce soit en réel ou via les réseaux sociaux. Mais ce qui compte est ce qu’il en restera au bout de quelques années. Certains de ces contacts qui vous avaient semblé très proches et amicaux auront tôt fait de vous oublier le jour où vous ne leur serez plus utiles, et d’autres, qui vous semblaient éloignés de vous, soit vous rappelleront régulièrement pour prendre de vos nouvelles, soit vous rappelleront un jour pour vous proposer des missions ou leur aide.

En résumé, cette question des relations s’appuie donc sur deux piliers essentiels :

  • la capacité à s’ouvrir à un grand nombre de personnes, en toutes situations, mêmes celles qui vous semblent anodines et impersonnelles, à faire confiance à priori pour créer les conditions d’une potentielle rencontre, une vraie, qui vous sera sans doute utile mais sans savoir quand ni où ;
  • la capacité à sélectionner, parmi toutes ces rencontres, celles qui sont authentiques et sincères, qui vous enrichissent humainement, qui n’ont pas d’attente particulière de votre relation si ce n’est le plaisir d’être en relation.

Cette seconde capacité repose justement sur l’expérience : plus on a de relations avec des personnes différentes, plus on est en mesure de sentir rapidement la nature de ces relations, sentir que l’on partage les mêmes valeurs, ou encore sentir que l’autre n’attend rien de nous si ce n’est une relation sincère.

Entretenir ces relations suppose aussi un esprit durablement positif, comme je l’ai écrit dans cet article. Cet esprit positif qui nous permet de contrer le biais cognitif de négativité, d’être durablement plus heureux soi-même et aussi de rendre les autres plus durablement heureux.

Je vous souhaite un très bel été, fait d’un grand nombre d’opportunités, et d’un petit nombre de relations de qualité !

Cyril Barbé